Le monde du septième art perd l’un de ses visages les plus singuliers et inclassables. Le réalisateur d’origine hongroise Peter Medak, à qui l'on doit des oeuvres mémorables comme L'Enfant du Diable, Dieu et mon droit ou Romeo is Bleeding, s’est éteint ce 27 octobre à Los Angeles, à l'âge de 88 ans.
Il laisse derrière lui une œuvre d'une diversité rare, naviguant avec une aisance déconcertante entre la satire sociale la plus féroce, le thriller d'action poisseux et l’épouvante gothique. Cinéaste de l'exil et de la marge, Medak a marqué soixante ans de cinéma et de télévision par sa mise en scène élégante et son regard acéré sur la folie humaine.
Né à Budapest le 23 décembre 1937, Peter Medak fuit la Hongrie lors de l'insurrection de 1956 pour se réfugier en Angleterre. C’est là qu’il apprend les rouages du métier, débutant comme monteur et assistant de direction. Très vite, son style s'affirme, caractérisé par une capacité unique à sublimer le grotesque et à installer des atmosphères viscérales.
C’est en 1972 que Medak signe l'un de ses chefs-d’œuvre les plus provocateurs, Dieu et mon droit. Porté par un Peter O'Toole habité et nommé aux Oscars, Dieu et mon droit est une charge monumentale, baroque et théâtrale contre l'aristocratie britannique et ses institutions.
En racontant l'histoire d'un noble délirant qui se prend successivement pour Jésus-Christ puis pour Jack l'Éventreur, Medak livre une comédie noire d'une audace folle. Entre comédie musicale absurde et tragédie shakespearienne, le réalisateur orchestre un carnaval d'insolence qui dynamite les conventions sociales avec un humour dévastateur.
Fuyant les contraintes des studios britanniques, Medak s’exile au Canada où il réalise ce qui restera comme l’un des plus grands films de maison hantée de l’histoire du cinéma : L'Enfant du diable. Porté par la sensationnelle performance de George C. Scott, le film brille par son refus des effets faciles.
Ici, la terreur naît de la suggestion, du silence, d’un ballon rouge qui descend un escalier ou d’un fauteuil roulant d'enfant qui bouge seul. Medak y déploie une mélancolie funèbre et une maîtrise absolue de l’espace, transformant le deuil d'un père en un face-à-face glaçant avec les secrets du passé.
Un modèle d’épouvante psychologique qui continue d’influencer des générations de cinéastes. Outre Stephen King, qui vénère à juste titre ce classique, figure aussi nul autre que Martin Scorsese, qui trouve que L'enfant du Diable est "un des films les plus effrayants jamais faits".
Medak se réinvente dans les années 90 avec un film néo-noir fiévreux et cynique, Romeo Is Bleeding, qui met en scène Gary Oldman en flic corrompu pris au piège d'une confrontation mortelle avec une tueuse à gages impitoyable (Lena Olin).
Loin des conventions hollywoodiennes, Medak filme un New York nocturne et décadent, presque surréaliste. Le film est une danse macabre et érotique, un polar étouffant où la fatalité broie des personnages autodestructeurs. Medak y prouve une fois de plus sa maestria pour filmer la noirceur de l'âme humaine et la dérive morale.
En 60 ans de carrière, Peter Medak a signé 27 films et 59 épisodes de séries TV. Il fut en effet assez prolifique du côté du petit écran, dès les années 1970. De Pour l'amour du risque à Magnum, en passant par Homicide, The Wire, La Caravane de l'étrange, Dr House, Hannibal ou même Breaking Bad, Peter Medak a brassé extra large.
"Si la réalisation est dans votre sang, vous ne cessez jamais de réaliser; peu importe que vous soyez seul dans votre tête, à rêver ou à imaginer des choses : vous êtes toujours en train de faire un film" a-t-il dit un jour. Il sera resté jusqu'au bout fidèle à ce principe.
