Pennsylvanie, 1968. Une bande d'ouvriers sidérurgistes, chasseurs de daims le week-end, célèbrent le mariage de l'un d'eux avant de partir au Vietnam. C'est ainsi que commence Voyage au bout de l'enfer, le deuxième film de Michael Cimino, sorti en 1978 – et l'un des plus grands chocs de l'histoire du cinéma américain. Le film met en scène Robert De Niro, John Cazale, John Savage, Meryl Streep et Christopher Walken, dont il s'agit du premier rôle important.
Pendant trois heures et deux minutes, Cimino raconte l'avant, le pendant et l'après-guerre avec une ambition formelle sidérante : la fête de mariage du début dure quarante minutes, les scènes de chasse sont d'une beauté à couper le souffle, et le Vietnam s'abat sur le spectateur comme un coup de massue.
Premier film américain à traiter de la guerre du Vietnam, de son traumatisme et des impacts psychologiques qu'elle a engendrés, Voyage au bout de l'enfer s'intéresse moins aux scènes de combat qu'à la psychologie des personnages et aux ravages produits par les traumatismes subis. À une époque où Apocalypse Now de Coppola s'enlisait dans un tournage chaotique, c'est Cimino qui frappe le premier – et fort.
Pour mesurer l'impact du film, il faut le replacer dans son contexte. En 1978, le cinéma américain vit l'une de ses périodes les plus fertiles : Taxi Driver, Annie Hall, Rocky ont récemment raflé les Oscars. Mais aucun n'avait encore osé s'attaquer frontalement au traumatisme vietnamien. Cimino devient soudainement le cinéaste qui compte, éclipsant Spielberg et Coppola, au firmament d'un Nouvel Hollywood sur le point d'imploser.
À la 51e cérémonie des Oscars, le verdict est sans appel : cinq statuettes – Meilleur film, Meilleur réalisateur, Meilleur acteur dans un second rôle pour Christopher Walken, Meilleur montage et Meilleur son.
Sans oublier le scandale retentissant à la Berlinale de 79, où la moitié de la salle hue et crie, pendant que l'autre moitié tente de se remettre de l'émotion, certaines délégations des pays satellites de l'URSS décidant même de quitter le festival dès le lendemain.
Impossible de parler du film sans évoquer ses scènes de roulette russe – ces minutes hallucinantes où De Niro, Savage et Walken, prisonniers des Vietcongs, sont contraints de presser une arme chargée d'une seule balle contre leur propre tempe. La tension est insoutenable, les performances des trois acteurs sont bouleversantes, et la séquence reste à ce jour l'une des plus intenses jamais filmées.
Mais elle a aussi déclenché une polémique durable. Plusieurs reporters de guerre de l'époque ont contesté la vraisemblance de ces scènes, affirmant qu'aucun cas de torture à coups de roulette russe imposée par les Vietcongs n'avait jamais été documenté.
C'est le célèbre critique Roger Ebert qui a défendu le film avec le plus de force à ce moment-là : "Le jeu de la roulette russe devient le symbole central du film : tout ce que l'on peut penser de ce jeu, de sa violence délibérément aléatoire, de la façon dont il ébranle la raison des hommes contraints d'y jouer, s'applique à la guerre dans son ensemble. C'est un symbole brillant car, dans le contexte de cette histoire, il rend superflue toute prise de position idéologique sur la guerre."
Difficile de mieux résumer ce qui fait de Voyage au bout de l'enfer bien plus qu'un film de guerre – une œuvre sur la condition humaine.
Disponible sur MUBI, ne passez pas à côté. Il s'inscrit dans une sélection de films lauréats des Oscars.