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06 juin 2026

Voyage au bout de l'Enfer : le réalisateur Michael Cimino avait encore un regret plus de 40 ans après

Le spectre du Viêtnam hante l'Amérique et les films américains. L'un des premiers à traiter le traumatisme de la guerre fut Voyage au bout de l'enfer, réalisé par Michael Cimino en 1978. "Mon film ne parle pas de politique, du Viêtnam, des Etats-Unis, c'est avant tout l'histoire d'un groupe d'amis ou une famille, et comment ils survivent à cette tragédie. Ca, c'est le coeur de mon film" nous avait confié le bien regretté cinéaste en 2013, décédé trois ans plus tard en juillet 2016 à l'âge de 77 ans.

Irrigué par un puissant sentiment de mélancolie, porté par d'extraordinaires comédiens donnant le meilleur d'eux-mêmes, dont un Christopher Walken à juste titre oscarisé parmi les cinq remportés, Voyage au bout de l'enfer est l'un des plus grands films du cinéma américain, et du cinéma tout court. Après ce chef-d'oeuvre absolu, Cimino fut le réalisateur américain le plus désiré par Hollywood.

Pourtant, à peine deux ans plus tard, il fut le plus détesté, après l’échec cuisant de La Porte du paradis, qui provoqua la quasi faillite de la United Artists. S’il a pu se remettre en selle avec le succès de L' Année du dragon en 1985, il n’a tourné au bout du compte qu’une poignée de films, dont le dernier, The Sunchaser, date de 1996. Homme secret et rare en interview, il est resté un cinéaste de légende jusqu'à la fin.

En février 2015, Cimino s'était longuement confié à un journaliste du Hollywood Reporter, balayant généreusement sa carrière. Et de rappeler ce qu'il devait à Clint Eastwood, qui l'avait largement appuyé pour être à la barre de son tout premier film, Le Canardeur, qui lança sa carrière.

"C'était le premier film de Malpaso [la société de production d'Eastwood]. L'une des grandes qualités d'Eastwood, c'est qu'il n'a jamais hésité à donner leur chance à de nouveaux talents. [...] J'ai eu une chance incroyable de les avoir [NDR : Clint Eastwood et Jeff Bridges] dans mon premier film. Et je ne me suis jamais autant amusé en tournant un film.

J'allais voir Clint tous les jours et je lui disais : "Hé, patron, tu es content des rushs ?" Il répondait : "Michael, continue simplement à tourner ce que tu tournes". Il ajoutait : "J'ai tourné tellement de films avec de superbes décors, et on dirait qu'ils auraient pu être tournés à Burbank, mais toi, tu as l'œil pour les grands formats. Avec le recul, compte tenu de toutes mes expériences, c'était de loin la meilleure. Et je continue encore aujourd'hui à toucher des chèques pour ce film. Il est toujours diffusé partout dans le monde".

Et Cimino d'exprimer un vif regret dans la foulée : "Je suis vraiment très, très contrarié de ne pas avoir remercié Clint Eastwood tout particulièrement lorsque j’ai reçu mon Oscar. Clint aurait dû être la première personne que j’aurais remerciée, car sans lui, je n’aurais jamais eu la chance de réaliser Voyage au bout de l'Enfer".

En fait, il a été si mortifié par cet oubli qu'il a tenté de se rattraper dans la foulée : "J’ai publié une annonce dans la presse spécialisée pour essayer d’expliquer pourquoi j’avais omis de remercier certaines personnes et pour rattraper les lacunes de mon discours de remerciement, qui était vraiment nul. Vous savez, quand on se retrouve devant des milliers de personnes… Et qu’elles font toutes partie du milieu et qu’elles ont toutes voté pour vous. C’est difficile de ne pas être ému". Quarante ans après, Cimino nourrissait encore des regrets sur cette omission largement pardonnable.

19 mars 2026

Voyage au bout de l'enfer : cette scène mythique reste toujours aussi bouleversante

Pennsylvanie, 1968. Une bande d'ouvriers sidérurgistes, chasseurs de daims le week-end, célèbrent le mariage de l'un d'eux avant de partir au Vietnam. C'est ainsi que commence Voyage au bout de l'enfer, le deuxième film de Michael Cimino, sorti en 1978 – et l'un des plus grands chocs de l'histoire du cinéma américain. Le film met en scène Robert De Niro, John Cazale, John Savage, Meryl Streep et Christopher Walken, dont il s'agit du premier rôle important.

Pendant trois heures et deux minutes, Cimino raconte l'avant, le pendant et l'après-guerre avec une ambition formelle sidérante : la fête de mariage du début dure quarante minutes, les scènes de chasse sont d'une beauté à couper le souffle, et le Vietnam s'abat sur le spectateur comme un coup de massue.

Premier film américain à traiter de la guerre du Vietnam, de son traumatisme et des impacts psychologiques qu'elle a engendrés, Voyage au bout de l'enfer s'intéresse moins aux scènes de combat qu'à la psychologie des personnages et aux ravages produits par les traumatismes subis. À une époque où Apocalypse Now de Coppola s'enlisait dans un tournage chaotique, c'est Cimino qui frappe le premier – et fort.

Pour mesurer l'impact du film, il faut le replacer dans son contexte. En 1978, le cinéma américain vit l'une de ses périodes les plus fertiles : Taxi Driver, Annie Hall, Rocky ont récemment raflé les Oscars. Mais aucun n'avait encore osé s'attaquer frontalement au traumatisme vietnamien. Cimino devient soudainement le cinéaste qui compte, éclipsant Spielberg et Coppola, au firmament d'un Nouvel Hollywood sur le point d'imploser.

À la 51e cérémonie des Oscars, le verdict est sans appel : cinq statuettes – Meilleur film, Meilleur réalisateur, Meilleur acteur dans un second rôle pour Christopher Walken, Meilleur montage et Meilleur son.

Sans oublier le scandale retentissant à la Berlinale de 79, où la moitié de la salle hue et crie, pendant que l'autre moitié tente de se remettre de l'émotion, certaines délégations des pays satellites de l'URSS décidant même de quitter le festival dès le lendemain.

Impossible de parler du film sans évoquer ses scènes de roulette russe – ces minutes hallucinantes où De Niro, Savage et Walken, prisonniers des Vietcongs, sont contraints de presser une arme chargée d'une seule balle contre leur propre tempe. La tension est insoutenable, les performances des trois acteurs sont bouleversantes, et la séquence reste à ce jour l'une des plus intenses jamais filmées.

Mais elle a aussi déclenché une polémique durable. Plusieurs reporters de guerre de l'époque ont contesté la vraisemblance de ces scènes, affirmant qu'aucun cas de torture à coups de roulette russe imposée par les Vietcongs n'avait jamais été documenté.

C'est le célèbre critique Roger Ebert qui a défendu le film avec le plus de force à ce moment-là : "Le jeu de la roulette russe devient le symbole central du film : tout ce que l'on peut penser de ce jeu, de sa violence délibérément aléatoire, de la façon dont il ébranle la raison des hommes contraints d'y jouer, s'applique à la guerre dans son ensemble. C'est un symbole brillant car, dans le contexte de cette histoire, il rend superflue toute prise de position idéologique sur la guerre."

Difficile de mieux résumer ce qui fait de Voyage au bout de l'enfer bien plus qu'un film de guerre – une œuvre sur la condition humaine.

Disponible sur MUBI, ne passez pas à côté. Il s'inscrit dans une sélection de films lauréats des Oscars.