En 2013, lors de la cérémonie du Cercle des critiques de cinéma de New York (via NBC News), Steven Spielberg est monté sur scène pour remettre à Daniel Day-Lewis le prix du meilleur acteur. Ce moment était loin d’être anodin : il scellait une collaboration longue et exigeante autour du film Lincoln, qui allait devenir l’un des sommets de la carrière des deux artistes.
Le réalisateur oscarisé avait consacré près de dix ans à explorer la vie du 16e président des États-Unis. Durant cette période, il a multiplié les versions de scénario et les collaborations, cherchant avec acharnement à capturer l’essence d’Abraham Lincoln. Cette quête inlassable a finalement abouti à un succès critique et public retentissant. Mais l’histoire aurait pu prendre une toute autre tournure.
À cette époque, Steven Spielberg a lu publiquement pour la première fois la lettre que Daniel Day-Lewis, déjà doublement oscarisé et futur triple lauréat, lui avait adressée pour décliner la première version du projet. Ce scénario initial présentait Lincoln comme un chef de guerre intrépide dans une fresque épique. La lettre de l’acteur révèle sa sensibilité et sa manière unique de choisir ses rôles.
“Cher Steven,
Ce fut un réel plaisir de m’entretenir avec vous. J’ai écouté très attentivement ce que vous aviez à dire sur cette histoire fascinante, et depuis, j’ai lu le scénario et je l’ai trouvé, dans la précision avec laquelle il décrit ces événements marquants et dans les portraits empreints de compassion de tous les personnages principaux, à la fois puissant et émouvant. Je ne saurais expliquer pourquoi, à un moment donné, je ressens le besoin d’explorer une vie plutôt qu’une autre, mais je sais que je ne peux accomplir ce travail que si j’ai l’impression de n’avoir d’autre choix ; qu’un sujet coïncide inexplicablement avec un besoin très personnel et un moment très précis. Dans ce cas précis, aussi fasciné que j’aie été par Abe, c’était la fascination d’un spectateur reconnaissant, aspirant à voir une histoire racontée, plutôt que celle d’un participant. C’est ce que je ressens encore aujourd’hui, malgré moi, et même si je ne peux être certain que cela ne changera pas, je ne saurais vous encourager à envisager cette possibilité pour la première fois. J’espère que c’est clair, Steven. Je suis ravi que vous réalisiez ce film, je vous souhaite beaucoup de courage et je vous adresse mes meilleurs vœux ainsi que ma sincère gratitude pour avoir pensé à moi.”
Face à ce refus, Steven Spielberg n’a pas abandonné. Il raconte avoir tenté une seconde approche avec un scénario entièrement réécrit, pour recevoir une réponse similaire. Finalement, il s’est tourné vers Tony Kushner, son collaborateur sur Munich, pour créer une version entièrement nouvelle du script. De 500 pages initiales, le scénario a été réduit à l’essentiel, permettant de saisir l’âme du président dans les moindres détails.
Le résultat, Lincoln, est une œuvre profondément différente de la version épique initialement imaginée. Plutôt qu’un film de guerre, il s’agit d’une étude de personnage intimiste et politique, centrée sur la lutte acharnée de Lincoln pour faire adopter le 13e amendement et abolir l’esclavage. Le scénario de Kushner (ou du moins la partie utilisée dans le film) a également été salué par le Cercle des critiques de cinéma de New York, récompensant l’approche humaine et nuancée choisie par Spielberg et son équipe. En plus d’avoir reçu un nombre record de 12 nominations aux Oscars, le film a remporté deux statuettes : celle du Meilleur acteur pour Daniel Day-Lewis et celle des Meilleurs décors.
Ce parcours met en lumière l’exigence artistique de Daniel Day-Lewis, le perfectionnisme de Spielberg et l’alchimie rare qui naît lorsque deux grands talents se rejoignent sur une vision commune. Plus qu’un film historique, Lincoln est le fruit d’une décennie de dialogues, de refus et de réécritures, pour atteindre l’authenticité et la profondeur qui font encore aujourd’hui sa force.
