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18 décembre 2025

Orwell 2+2=5, le nouveau documentaire choc de Raoul Peck : bande-annonce

Orwell 2+2=5 n’a pas eu l’impact qu’il aurait mérité lors du dernier Festival de Cannes, où il était présenté dans le cadre de Cannes Première. Le nouveau documentaire de Raoul Peck est pourtant un vrai choc de cinéma, que le public va pouvoir prendre en plein coeur le 25 février prochain. 

Dans I Am Not Your Negro, le cinéaste haïtien revisitait la question noire à partir d’un texte inédit de l’écrivain James Baldwin. Cette fois, c’est avec les mots de George Orwell, et la novlangue imaginée par l'auteur de 1984 ("la guerre c'est la paix", "la liberté c'est l'esclavage"...), qu’il dresse un constat cinglant sur notre époque, utilisant  avec un art du montage époustouflant. Et son propos parait encore plus pertinent aujourd’hui, 7 mois après son passage sur la Croisette. 

Synopsis : 1949. George Orwell termine ce qui sera son dernier mais plus important roman, 1984.

Orwell: 2+2=5 plonge dans les derniers mois de la vie d’Orwell et dans son œuvre visionnaire pour explorer les racines des concepts troublants qu'il a révélés au monde dans son chef-d'œuvre dystopique : le double discours, le crime par la pensée, la novlangue, le spectre omniprésent de Big Brother... des vérités sociopolitiques qui résonnent encore plus puissamment aujourd'hui.

"Il a tout vu. Tout analysé. Tout prédit. Il est presque ironique de constater à quel point, dans un monde déjà bouleversé, chacun cherche désormais à se réclamer de lui", explique Peck dans la note d’intention du film. "En ces temps d’incertitude, près d’un siècle plus tard, le moment est venu de confronter le mythe à la réalité, à la lumière d’un péril aussi manifeste qu’imminent – un monde où 2 + 2 égalent définitivement 5."

29 décembre 2024

Ernest Cole, photographe ou le sacrifice d'un exilé sud-africain reconstitué par le cinéaste Raoul Peck

L'apartheid l'a éloigné de l'Afrique du Sud, son pays. Mais le photographe Ernest Cole, auteur du célèbre House of Boundage (La Maison des servitudes, 1967) qui a dénoncé le régime ségrégationniste sud-africain, a toujours voulu rentrer chez lui. C'est ce que raconte Raoul Peck dans son dernier documentaire, Ernest Cole, photographe, en salles le 25 décembre 2024. En s'appuyant sur la découverte en 2017 de plus de 60 000 photos et négatifs de l'artiste dans une banque suédoise, Peck construit un puissant et magistral récit photographique à la première personne. 

Autodidacte qui a découvert la photographie à la fin des années 1950, Ernest Cole décide de documenter la vie quotidienne en Afrique du Sud à la manière de Cartier-Bresson dans The People of Moscow. Mais y vivre, c'est être le témoin d'un régime ségrégationniste où les Noirs sont traités comme des sous-hommes sur leurs terres. Au fur et à mesure, Cole amasse les preuves de l'inhumanité qui se déploie dans son pays. Les risques pris le contraignent, par exemple, à photographier en marchant. Dans le collimateur du régime, il finira par s'exiler en 1966. Cole s'installe alors aux États-Unis.

Comme il l'avait fait pour l'écrivain et militant afro-américain James Baldwin en utilisant ses mots pour faire son portrait dans I Am Not Your Negro, Raoul Peck recourt ici aux photos d'Ernest Cole, notamment celles dont on ignorait l'existence. Le cinéaste exploite parfaitement certaines des séries du photographe dont on imagine qu'elles ont été pensées dans cette optique. Les deux artistes, à des années d'intervalle, démontrent que la mise en scène est la clé quand on tient un objectif, peu importe que l'image soit fixe ou dynamique.

En noir et blanc, en couleur, photos d'anonymes et d'Ernest Cole permettent à Raoul Peck de reconstituer le parcours erratique de l'artiste sud-africain avec des témoignages et des archives. Dans ces dernières, on découvre le quotidien des gens, la vie politique en Afrique du Sud et en Amérique, Nelson Mandela, des hommes politiques sud-africains ou étrangers et des visages de la lutte pour les droits civiques aux États-Unis. C'est aussi une histoire de l'Amérique des années 1970-1980 que le photographe, un temps tombé aux oubliettes, a écrit avec ses clichés.

Aux États-Unis, où Cole pensait avoir échappé à la ségrégation, il est confronté une fois de plus à la situation peu enviable des Noirs. Son reportage photo sur les Afro-Américains dans les campagnes du Sud fait apparaître un autre visage de l'Amérique, celui où il craint d'être tué alors qu'en Afrique du Sud, il ne craignait que d'être arrêté. Cette terre de liberté, comme le montrent ses clichés de couples mixtes – impensable en Afrique du Sud –, devient le théâtre de toutes les déconvenues, y compris celle de l'exil.

"J'ai le mal du pays et je ne peux pas y retourner", confie le narrateur Ernest Cole à qui Raoul Peck prête sa voix en français. L'artiste sud-africain se raconte aussi avec ses mots puisés dans ses écrits et les témoignages recueillis par Peck. Ils renvoient au mal du pays qui a tué beaucoup de ses compatriotes venus, comme lui, se réfugier aux États-Unis. Une douleur que certains ont su surmonter comme Miriam Makeba. La chanteuse a aussi dénoncé l'apartheid sur toutes les scènes du monde et aux Nations unies.

Ernest Cole, photographe rappelle l'attentisme de la communauté internationale vis-à-vis de l'Afrique du Sud. Par exemple, quand, au milieu des années 1980, on débat encore des sanctions à infliger à un pays qui oblige la majorité de ses citoyens à porter un "passeport de référence" autour du cou, comme des bêtes, pour espérer circuler en toute quiétude. À l'époque, les Noirs sont assimilés à des marchandises quand un panneau indique "non-europeans and goods" (non-européens et marchandises) sur cette "terre de signes" que l'Afrique du Sud a été pendant l'apartheid. Un système alors décrit par le Premier ministre Hendrik Verwoerd comme "une politique de bon voisinage". Son assassinat lancera la carrière de Cole aux États-Unis : l'actualité avait donné une plus-value à ses photos que le magazine Stern avait rejetées avant de changer d'avis.

En Afrique, en Europe, notamment en Suède où il se rend la première fois en 1968, ou en Amérique, la ségrégation raciale poursuit Ernest Cole comme une mauvaise odeur qui colle à la peau. "L'homme total ne vit pas qu'une seule expérience", a dit le photographe, comme un slogan pour résister. Le documentaire de Raoul Peck est une réflexion inattendue sur les tourments de l'exil au travers du portrait de l'un de ceux qui, en Afrique du Sud, s'est levé contre l'apartheid.

Cole n'a jamais douté que son pays serait libre un jour. Sa foi, partagée par nombre de ses compatriotes, a payé. Leur sacrifice en valait la peine et peut-être que ce constat apaise enfin leur douleur outre-tombe. Ernest Levi Tsoloane Kole, né le 21 mars 1940 à Pretoria, est mort à 49 ans à New York d'un cancer du pancréas, quelques jours après la libération de Nelson Mandela le 11 février 1990. Madiba, comme les Sud-Africains l'appelaient, est devenu le premier président noir de la nation arc-en-ciel.

17 juin 2020

Raoul Peck adresse une poignante lettre ouverte sur le racisme en France

Journaliste, photographe, Professeur à l'Université de New York, ex ministre de la Culture de la République d'Haïti jusqu'en 1997, réalisateur de longs métrages, Raoul Peck a exercé ses talents dans de nombreux domaines. En 2016, il était ainsi derrière le remarquable documentaire I am Not Your Negro.

À travers les propos et les écrits de l’écrivain noir américain James Baldwin, Raoul Peck proposait un film qui revisitait les luttes sociales et politiques des Afro-Américains au cours de ces dernières décennies. Salué entre-autre par une nomination à l'Oscar du Meilleur documentaire, son oeuvre a gagné un écho encore plus fort qu'à sa sortie, au regard de la brûlante actualité américaine de ces dernières semaines. Hier soir d'ailleurs, dans le cadre de sa soirée thématique consacrée aux relations tendues entre la Police et les citoyens, la chaîne Arte a diffusé justement à 22h15 ce brillant documentaire, dont revoici la bande-annonce...

Dans le 1 Hebdo, journal né en 2014 qui traite chaque semaine une grande question d'actualité à travers les regards d'écrivains, de chercheurs, de philosophes ou d'anthropologues, et aussi d'artistes, poètes, illustrateurs et d'experts, Raoul Peck a pris la plume pour se fendre d'une lettre ouverte intitulée "J'étouffe", pour dénoncer le racisme systémique à l'oeuvre dans le pays.

"Ce qui se passe en ce moment aux États-Unis me trouble à la nausée. Ce n’est cependant pas de l’Amérique dont je désire vous parler.

 Mais de la France. [...] Ce matin, en me levant, je me suis mis à pleurer.

 Sans contrôle, sans pouvoir reprendre mon souffle.

 Quelque chose venait de se briser.

 Je venais de comprendre que mon histoire avec la France venait de se terminer.

 Ce pays qui m’a accueilli il y a déjà plus de cinquante ans, qui m’a accompagné durant toute ma vie professionnelle, qui m’a donné de formidables récompenses, de difficiles responsabilités, de vrais accomplissements individuels et parfois même collectifs. 

Ce pays avec lequel j’ai toujours entretenu des rapports subtils entre méfiance désabusée et confiance réaliste, entre tolérance constructive et incrédulité atterrée. Un pays dans lequel, pourtant, je n’ai jamais mâché mes mots. Ma conception de ce pays venait de se liquéfier".

Il poursuit plus loin : "Trop de silence, trop d’ignorance, trop de mépris de l’autre, trop d’égoïsme, et surtout trop de déni ont eu raison de cette «construction», en fin de compte purement théorique, que je croyais maîtriser. [...] Oui, la France est dans le déni d’elle-même. Car la France se pense encore tout aussi glorieuse, tout aussi sereine, tout aussi vaillante que dans le passé qu’elle se raconte. [...] Incapable d’apporter des réponses constructives à cette nouvelle réalité, paniquée devant une décadence qu’elle ne peut plus dissimuler, enivrée par les cris de sirène éplorée de quelques philosophes qui s’apitoient sur une possible « fin de civilisation », voire, cauchemar ultime (!), la « disparition de l’homme blanc » (sic ! Je vous jure ! À la télévision française). Alors qu’il faut juste faire l’effort de comprendre qu’on est simplement arrivé à la fin d’un bien trop lourd héritage d’injustice, de déni et de profits, construit sur la misère des autres".

[...] Cela fait plus de cinquante ans que, oscillant selon le moment entre témoin, observateur ou acteur, je constate, éberlué, les outrances, les mots racistes, les gestes racistes, les décisions racistes, les lois racistes [...] La concentration de colère accumulée tous les jours dans le cœur de ceux qui « ne vous ressemblent pas », de ceux qui vous regardent du dehors à travers la vitre embuée, est incommensurable. Il est important de noter en toute transparence que j’écris tout ceci de la position d’un homme noir absolument privilégié à tout point de vue dans ce pays. Imaginez un seul instant ce que ressentent les autres ?"