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20 septembre 2020

L'Ivresse du pouvoir sur Arte : pourquoi Claude Chabrol a-t-il été attaqué en justice ?

Dans L'Ivresse du pouvoir, Claude Chabrol dirige pour la septième et dernière fois l'une de ses actrices fétiches, Isabelle Huppert. Celle-ci incarne Jeanne Charmant Killman, une juge d'instruction chargée de démêler une complexe affaire de concussion et de détournements de fonds mettant en cause le président d'un important groupe industriel. Elle s'aperçoit que plus elle avance dans ses investigations, plus son pouvoir s'accroît. Mais au même moment, et pour les mêmes raisons, sa vie privée se fragilise.

Si le film ne fait pas directement référence à l'affaire Elf, il est aisé de faire des parallèles entre L'Ivresse du pouvoir et ce vaste scandale financier et politique qui a éclaté en 1994 et révélé un important réseau de corruption impliquant des hommes politiques et des grands patrons. Ainsi, le personnage d'Isabelle Huppert s'appelle Jeanne Charmant, nom qui apparaît comme un clin d’œil à Eva Joly, la juge d'instruction en charge du dossier Elf. Le ministre Roland Dumas, impliqué dans l'affaire, est interprété par …Roger Dumas, tandis que Philippe Duclos joue un dénommé Holéo, terme qui évoque le secteur d'activité de la société Elf. Enfin, difficile de ne pas remarquer la ressemblance physique entre François Berléand et Loïk Le Floch-Prigent, l'ancien PDG de l'entreprise pétrolière.

Lors de la promotion du film, Claude Chabrol affirme qu'il s'agit d'un univers entièrement fictif, qui prend soin de ne nommer aucune personne réellement existante. Il précise toutefois : « Pour autant [...] le film laisse entendre qu'il existe quand même, parmi ceux qui ont le pouvoir, certains qu'on pourrait qualifier de racailles et qu'on pourrait nettoyer au Kärcher […]. Quand j'ai décidé de faire ce film, j'ai commencé par dresser une liste des pièges à éviter, et notamment celui de l'identification immédiate et celui de l'imaginaire absolu. Car, de toute évidence, si le film n'avait aucun rapport avec la réalité, il n'aurait guère d'intérêt... » Notons d'ailleurs que le long-métrage s'ouvre sur le carton suivant : « Toute ressemblance avec des faits réels et des personnages connus serait, comme on dit, fortuite... »

Une frontière entre réalité et fiction bien trop floue selon Eva Joly. Lors de la sortie de L'Ivresse du pouvoir, la juge requiert du président du tribunal de Paris d'obtenir une copie du film, afin de « pouvoir étudier d'éventuelles poursuites civiles » pour violation de sa vie privée. Dans une tribune publiée dans le Monde, Eva Joly partage son « sentiment de malaise » de voir « violer l'intimité de ma vie privée. [Chabrol] n'a cessé lors des interviews pour la promotion du film d'ajouter des détails sordides et erronés sur ma vie personnelle ». Si elle reconnaît qu'un créateur a le droit de puiser dans l'actualité, elle n'apprécie pas en revanche les allusions à sa vie privée, notamment le suicide de son mari en 2001, en pleine affaire Elf.

Au final, cette bataille judiciaire n'ira pas plus loin et n'empêchera pas le film d'être un succès et de dépasser le million d'entrées en salles. Le 13 septembre 2010, au lendemain de la mort de Claude Chabrol et de la diffusion à la télévision, en son hommage, de L'Ivresse du pouvoir, Eva Joly confie au micro de RTL : « Je n'ai pas aimé ce film et je ne pense pas que ça soit le meilleur film de Claude Chabrol. […] Je n'ai pas aimé le regard que Claude Chabrol portait sur l'affaire Elf. Ce qui faisait sa force, le regard sur la petite bourgeoisie française, cette grille de lecture-là, sur l'affaire Elf, ne fonctionne pas ».

03 juin 2020

L'Enfer de Chabrol sur Arte : retour sur la version maudite de Clouzot avec Romy Schneider

En 1994, Claude Chabrol signe L'Enfer, dans lequel François Cluzet, un homme marié, se laisse peu à peu ronger par la jalousie, jusqu'à en devenir fou. Le cinéaste reprend un projet vieux de trente ans d'Henri-Georges Clouzot, laissé inachevé. Dans son Enfer, Clouzot voulait raconter l'histoire d'un homme, Marcel Prieur, patron d'un modeste hôtel de province, saisi par le démon de la jalousie. Au début du film, Marcel, un rasoir à la main, devant le corps allongé d'Odette, essaie de se souvenir comment il en est arrivé là. Sa jolie femme, Odette l'a-t-elle odieusement, scandaleusement, trompé ? Et avec qui ? Dans les rôles principaux, il choisit Romy Schneider et Serge Reggiani.

Quand Henri-Georges Clouzot se lance dans L'Enfer, il traverse une période trouble, aussi bien sur le plan professionnel que personnel. 4 ans se sont écoulés depuis son précédent long-métrage, La Vérité avec Brigitte Bardot. Critiqué par Les Cahiers du Cinéma, il appartient à une génération de cinéastes balayée par la Nouvelle Vague. 4 ans sont également passés depuis la mort de sa première femme, Véra, qui l'a plongé dans une profonde dépression. L'Enfer apparaît comme un projet bienvenu qui suscite l'intérêt autour de lui, d'autant plus que le film est cofinancé par Columbia.

Le projet commence sous les meilleurs auspices puisque le studio américain, impressionné par les premiers essais de Clouzot, lui donne carte blanche pour le budget et la direction artistique. Le cinéaste souhaite se renouveler tout en étant fidèle à sa manière de travailler, à savoir être le plus précis et le plus préparé possible lors du tournage. Pour cela, il fait appel à l'artiste plasticien Jean-Pierre Vasarely dit Yvaral, connu pour ses œuvres cinétiques, contenant des parties en mouvement. Clouzot souhaite intégrer cette esthétique à son cinéma. Il s'entoure également de Gilbert Army, un chef d'orchestre qu'il charge de créer un univers sonore unique.

Mais cette liberté a un prix. Si le scénario est minutieusement préparé, le réalisateur commence à être dépassé par sa quête artistique. Avec un temps de tournage très limité, il n'a pas le droit à l'erreur. Entouré de trois caméramans disposant chacun d'une équipe complète de techniciens, Clouzot multiplie les prises au gré de ses idées et de ses envies. Le rythme effrené des journées (qui durent 16h) finit même par faire littéralement fuir l'un des cadreurs qui s'échappe par la fenêtre d'une salle de bain !

Ce n'est pas mieux de l'autre côté de la caméra : après avoir drogué Brigitte Bardot avec des somnifères sur le tournage de La Vérité, le cinéaste pousse son duo d'acteurs à bout et provoque dispute sur dispute. Reggiani et Clouzot ne sont pas d'accord sur la manière d'interpréter le rôle de Marcel. L'acteur, épuisé physiquement et émotionnellement, finit par disparaître du plateau après plusieurs jours de tournage passés uniquement à courir devant la caméra. Officiellement, le comédien est malade. Il est remplacé par Jean-Louis Trintignant qui... abandonne le tournage au bout de deux jours.

Clouzot refuse de laisser tomber la production alors qu'il ne lui reste plus qu'une semaine pour boucler son tournage avant que le décor ne soit plus disponible. C'est finalement son corps qui le stoppera : lors de la mise en boîte d'une scène lesbienne entre Romy Schneider et Dany Carrel, Clouzot fait une crise cardiaque. Incapable de reprendre le travail, Columbia met un terme au projet.

Si Chabrol réalise sa version de L'Enfer en 1994, il faudra attendre 2009 et L'Enfer d'Henri-Georges Clouzot, le documentaire de Serge Bromberg et Ruxandra Medrea, pour découvrir ce qui se rapproche le plus de la vision d'Henri-Georges Clouzot grâce aux 185 pellicules que possédait sa veuve.