"Je suis un homme fatigué. je me suis battu toute ma vie contre les distributeurs et les producteurs qui ne comprenaient rien à ce que je faisais. Et le combat continue. [...] je pense vraiment qu'ils ne savent pas grand chose à propos de la sensibilité et les goûts du public. Ils spéculent sur le succès populaire gagné par La Horde sauvage et Chiens de paille, et se convainc que les spectateurs cherchent toujours les mêmes choses dans mes films.
La majorité des distributeurs et des producteurs ne connaissent rien à l'art. Ils s'autorisent à faire toutes sortes de jugements catholiques sur vos films, et sont incapables de discerner la vraie nature de ce que vous faites. Ils pensent qu'ils comprennent les artistes, mais, au fond, ils les détestent et se contrefichent de ce qu'ils font. Ils les flatteront uniquement s'ils représentent pour eux un fort taux de rentabilité".
C'étaient les propos lapidaires et acrimonieux d'un Sam Peckinpah profondément désabusé, tenus en 1974 dans un entretien accordé au journaliste et critique André Leroux pour le journal québécois Le Devoir.
L'immense cinéaste, connu pour la rudesse de ses manières et la violence de ses films, venait de terminer peu de temps avant son nouveau film, Apportez-moi la tête d'Alfredo Garcia. Un bras de fer de plus pour Peckinpah, dont la carrière tumultueuse fut émaillée de batailles perdues car vouées à un perpétuel porte-à-faux.
Sorti en 1971, Chiens de paille fut le premier long métrage du maître à sortir du genre des westerns dans lequel il s'était jusque-là cantonné. Produit par Daniel Melnick, le film est une adaptation d'un roman écrit par Gordon Williams, The Siege of Trencher's Farm. Une oeuvre pour laquelle Peckinpah n'avait que peu d'estime : "David Goodman |NDR : le scénariste] et moi nous sommes assis et avons essayé de tirer quelque chose de valable de ce livre pourri. Nous y sommes parvenus. La seule chose que nous avons conservée, c'est le siège lui-même" racontera le réalisateur.
Tourné en Europe, loin de la coupe des studios hollywoodiens, Chiens de paille suscita à sa sortie un déchaînement de réactions profondément choquées et viscérales. Deux séquences en particulier furent fortement critiquées.
D'abord le viol d'Amy par deux habitants du village. Une séquence que nombre de spectateurs trouvèrent très ambiguë en raison de l'attitude d'Amy, qui semblait prendre finalement un certain plaisir dans cette scène terrible. Ensuite la séquence de fin, où David, qui jusque-là se voulait être un adepte de la non violence, tue un à un ses assaillants, révélant une brutalité encore insoupçonnée chez lui.
Magistral film sur la masculinité et la nature de la violence, Chiens de paille reste, 55 ans après sa sortie, toujours extrêmement provoquant et met mal à l'aise. "Quatre thèmes m'intéressaient dans la réalisation de ce film : l'homme ignorant la violence qu'il a au fond de lui; l'intellectuel fuyant la société et ses responsabilités; l'homme qui devient violent lorsqu'il réalise que sa femme a été violée et qu'il doit défendre ce qui lui appartient. Et les relations sexuelles dans un couple; la femme étant dans le film sexuellement insatisfaite" racontait Peckinpah au critique André Leroux dans son entretien.
Ajoutant : "je suis convaincu que dans toutes les sociétés, les meurtriers cherchent leurs victimes. Ils ont besoin d'une proie. D'un autre côté, il y a des gens qui cherchent, consciemment ou inconsciemment, leurs bourreaux, et veulent être violentés ou détruits. Ces victimes prennent plaisir à être agressées, et être avalées par leurs bourreaux".
L'histoire ? Un Américain, David Summer (Dustin Hoffman), jeune professeur de mathématiques, emménage avec sa femme Amy (Susan George) dans une vieille ferme de Cornouailles en Angleterre. C'est la maison où Amy a vécu dans son enfance, et David espère y trouver la quiétude afin de pouvoir se consacrer à ses travaux en toute sérénité. Un espoir qui sera de bien courte durée...
Dans le village situé non loin de leur maison, on considère avec méfiance et suspicion cet étranger, et les hommes que David a engagé pour réparer le toit de sa grange ne lui cachent pas le mépris qu'il leur inspire. Se sentant intellectuellement supérieur à ces hommes rustres, David ignore leur attitude, tout comme il fait mine de pas remarquer l'insatisfaction de son épouse, qui se dit importunée par les ouvriers qui lui jettent des regards de plus en plus concupiscents. Les tensions s'accumulent, jusqu'au moment où la situation devient explosive et dramatique...
Un point de vue bien loin d'être partagé par les critiques américains, qui se livrèrent à un tir de barrage contre l'oeuvre et le cinéaste.
A l'image du billet assassin rédigé par Gary Arnold, du Washington Post. "Les personnes sensibles à la violence, tant visuelle que symbolique, seront probablement dégoûtées et révoltées par Chiens de paille, car aucune motivation crédible ne justifie cette violence [...]. Si je n'avais pas été critique professionnel, j'aurais quitté la salle à plusieurs reprises pendant la projection de Chiens de paille".
Deux critiques, en particulier, affectèrent profondément Peckinpah, à la hauteur de l'estime qu'il leur portait : celle écrite par Richard Schickel dans le magazine Life. Et celle de la très redoutée Pauline Kael dans le New Yorker. Si elle apprécia le film, une phrase provoqua toutefois un véritable abcès de fixation chez le réalisateur : "C’est le premier film américain qui est une oeuvre d’art fasciste” écrivit-elle.
Peckinpah lui répondit ceci dans un courrier : "Je n'apprécie pas la description du film comme une oeuvre fasciste, parce qu'elle a des connotations qui me sont odieuses. Dois-je discuter de cela avec mon avocat ou êtes-vous préparée à publier en public la définition d'un film. Simplement, je pense que le terme est d'un incroyable mauvais goût, et j'ai l'intention de prendre des mesures contre ça. Que suggérez-vous ? Que vous puissiez identifier n'importe quel élément de mon travail en termes de fascisme est au-delà de mes croyances et une ligne rouge".
Le studio modifia la scène de viol avant la sortie du film aux États-Unis, afin d'obtenir la classification R de la MPAA, l'organisme de classification des films. Au Royaume-Uni, la version non censurée de Chiens de paille fut frappée par une classification X à sa sortie. Mais le sort s'est acharné sur le film de Peckinpah.
Le British Board of Film Classification interdit le film en vidéo, conformément à une nouvelle loi sur les enregistrements vidéo (le Video Recordings Act), entrée en vigueur en 1984. En 1999, une tentative de sortir le film en vidéo en Grande-Bretagne se solda par un échec, après le veto de Andreas Whittam Smith, le patron de la BBFC, en raison de la scène de viol. Le pays devra attendre 2002 pour que la version non censurée du film sorte en DVD et VHS, comme le rapportait cet article du Guardian.
"Je serai toujours immensément fière de Chiens de paille" confiait l'actrice Susan George, dans une interview réalisée en 2002. "Les gens me demandent toujours, en début d'interview, si ce film me pose problème. Comment le pourrait-il ? Il a marqué un tournant dans ma carrière. Je suis devenue connue à l'international grâce à ce film, ce à quoi n'importe quel artiste aspire.
Je suis très fière de ce film. J'ai des souvenirs de tournage à la fois effrayants, magnifiques, remplis d'émotions, drôles... Ce sont tous de grands souvenirs. Je vis avec ces souvenirs, et j'aime vivre avec eux". Nul doute que les propos de l'actrice auraient réchauffé le coeur meurtri du cinéaste très tourmenté, décédé prématurément à l'âge de 59 ans en 1984.
