Surya Bonaly n’a jamais touché l’or olympique, mais son nom est devenu légende. Dans les années 1990, cette patineuse française, noire, neuf fois championne de France et cinq fois championne d’Europe, accumule les titres sans gagner la médaille qui compte le plus. Derrière l’image de championne, elle raconte aujourd’hui des années de combat.
À 52 ans, installée à Las Vegas, elle parle librement d’un patinage artistique très blanc et corseté. Elle résume une blessure quotidienne : "On ne disait jamais ‘la patineuse blanche’, mais on parlait de moi comme de ‘la Noire’". Femme de couleur, style jugé trop athlétique, elle se voit souvent renvoyée hors cadre.
Adoptée et élevée près de Nice, Surya Bonaly arrive sur la glace avec un double bagage : la glisse et la gymnastique. Sa puissance musculaire rare, ses sauts très complexes, son salto arrière sur un pied fascinent le public. Dans un milieu qui valorise la grâce éthérée et les lignes fragiles, on la trouve trop musclée, trop peu académique.
Dans les années 1990, le patinage artistique se juge sur deux notes : la technique et l’artistique, très subjective. Cette part d’interprétation laisse le champ libre aux goûts des jurys, nourris de références européennes et nord-américaines. Surya Bonaly estime y avoir payé sa silhouette, sa couleur de peau et sa modernité autant que la moindre faute sur ses lames.
En 1994, aux Mondiaux de Chiba, l’injustice ressentie atteint un sommet. Surya Bonaly livre un programme réussi, mais l’or revient à la Japonaise Yuka Sato. En larmes, elle refuse d’abord de monter sur la deuxième marche, puis retire sa médaille. Un journaliste lui demande : "Pourquoi n’as-tu pas accepté la médaille ? Quel est le problème ?" Elle répond : "Parce que ce n’est pas là que je suis à ma place, et je suis déçue."
Pour son ami et entraîneur Rodolphe Marechal, ce refus n’a rien d’un caprice : "Il fallait qu’elle marque le coup. Rien de rebelle là-dedans comme ont pu le dire certains. Ils n’ont rien compris. C’est juste que ce n’était pas juste." Quatre ans plus tard, blessée au tendon d’Achille à Nagano, Surya Bonaly tente un backflip interdit, réception sur un pied. Le public applaudit, les juges sanctionnent, dixième place.
Installée depuis plus de vingt ans aux États-Unis, où elle entraîne de jeunes patineurs, Surya Bonaly voit aujourd’hui son histoire racontée autrement. Sur le plateau de l’émission C à Vous, elle insiste : "J’ai toujours voulu rester moi-même. Je n’ai jamais essayé d’être rebelle. J’ai toujours voulu me donner à 100 %." Elle se décrit simplement comme une sportive qui refuse de se renier.
Son salto arrière, autrefois sanctionné, est devenu la figure le "Bonaly", reprise par une génération de patineurs. En France, une œuvre d’exposition met en scène ce saut avec cette phrase de Surya Bonaly : "J’ai fait tout ce que j’ai pu, mais je ne me suis pas peinte en blanc". En quelques mots, elle relie l’exploit et le refus de gommer sa différence.
