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10 mai 2022

Arte : Le monde selon Xi Jinping

"Observons avec calme, garantissons nos positions, gérons les affaires avec sang-froid, cachons nos capacités et attendons notre heure, sachons garder un profil bas, ne prétendons jamais au leadership, toujours cherchons des réalisations". Telle était la stratégie dite "des 24 caractères" formulée par le dirigeant chinois Deng Xiaoping en 1991.

Une profession de foi qui fut l'Etoile du Nord de la Chine durant ces 30 dernières années, faisant prendre au pays un essor économique absolument phénoménal, assumant désormais sans complexe une expansion internationale qui en fait une puissance économique, politique et militaire redoutée. Entre les mains du tout puissant Parti Communiste Chinois, l'Empire du Milieu ne se contente plus d'être, comme il le fut durant si longtemps, l'atelier du monde.

Il aspire désormais à lui les sociétés à fort potentiels technologiques, les matières premières, une quantité colossale de ressources énergétiques, et même les terres agricoles. Devenue la seconde puissance économique mondiale, la Chine a désormais un unique but. Que ce pays de 1,4 milliards d'habitants devienne la première puissance mondiale d'ici 2049; date anniversaire du centenaire de la fondation de la République populaire de Chine.

C'est en tout cas le rêve caressé par Xi Jinping, au coeur d'un passionnant et glaçant portrait diffusé ce soir sur Arte, Le monde selon Xi Jinping. Derrière son apparente bonhommie se cache un chef redoutable. En mars 2018, à l’issue de vastes purges, Xi Jinping modifie la Constitution et s’intronise "président à vie". Une concentration des pouvoirs jamais vue depuis la fin de l'ère maoïste.

Né en 1953, ce fils d’un proche de Mao Zedong révoqué pour "complot antiparti" choisit à l'adolescence, en pleine tourmente de la Révolution culturelle, un exil volontaire à la campagne pendant sept ans, comme pour racheter la déchéance paternelle. Revendiquant une fidélité aveugle au Parti, il gravira en apparatchik "plus rouge que rouge" tous les degrés du pouvoir. Et même si son père fut réhabilité, il aura la sagesse, sinon l'intelligence, de (re)partir tout en bas de l'échelle, en province; faire profil bas et ne pas se comporter en prince rouge. De quoi satisfaire les caciques du régime, qui apprécient cette modestie et peuvent surtout contrôler les jeunes pousses en devenir du PCC.

Depuis son accession au secrétariat général du Parti en 2012, puis à la présidence l'année suivante, les autocritiques d'opposants ont réapparu, par le biais de confessions télévisées. Il lancera même une campagne anti-corruption, baptisée "chasse aux tigres et aux moucherons"; le même nom qu'une ancienne campagne de purges à l'époque de Mao... Un moyen pratique surtout pour faire condamner tous ses opposants politiques. Bilan ? 170 ministres et vice-ministres, 4000 officiers de l'armée et une centaine de généraux, partis croupire en prison ou assignés à résidence. Au total, 1,5 millions de cadres du Parti ont été purgés.

Quelques mois après son investiture, ses opposants avaient fait fuiter dans la Presse un document confidentiel, dans lequel Xi Jinping avait synthétisé sa pensée. Baptisé "document n°9", on y découvrait dedans un Xi Jinping préoccupé par les forces étrangères jugées hostiles, énumérant les 7 idées occidentales jugées potentiellement mortelles pour la Chine, parmi lesquelles la démocratie, les valeurs universelles comme les Droits de l'Homme, ou encore la liberté de la Presse.

"Ce dont on ne s'aperçoit pas forcément à l'étranger, c'est que quotidiennement, la propagande chinoise nous dénonce, dénonce nos valeurs. Nous sommes donc dans une guerre idéologique frontale et totale avec la Chine populaire" commente le politologue Jean-Pierre Cabestan dans le documentaire, travaillant au sein de l'université Baptiste de Hong Kong.

Depuis son accession au pouvoir, "il espère réaliser une grande synthèse entre l'héritage de la Chine impériale et la Chine communiste" explique François Bougon, ancien correspondant à Pékin pour l'AFP, et journaliste au Monde. En d'autres termes, "rebâtir une légitimité au Parti Communiste Chinois (PCC). Et où trouve-t-il cette nouvelle légitimité ? Dans le nationalisme et tout ce qui fait la grandeur du pays".

Pour bâtir ce nouveau roman national et cimenter la nation autour de lui, Xi Jinping convoque les douloureux exemples du passé. Les défaites vécues par la Chine dans les deux guerres de l'Opium au XIXe siècle, qui se soldèrent par des traités humiliants et inégaux imposés par les Occidentaux, comme la perte des territoires de Hong Kong et Macao.

Dans ce rêve chinois caressé par le nouvel empereur rouge, il ne peut y avoir qu'une seule identité, aucune différence. C'est dans cette logique bien comprise et ultra répressive qu'un système de surveillance généralisée censé faire le tri entre les bons et les mauvais citoyens est mis en place, quand il ne s'agit pas de mater toute contestation, comme à Hong Kong. John Lee, l'ancien chef de la sécurité, qui a joué un rôle clé dans la brutale répression du mouvement pro-démocratie, vient d'ailleurs tout juste d'être nommé par Pékin pour diriger le territoire.

Elle passe aussi par une assimilation forcée des populations Ouïghours, victimes depuis 2016 d'une politique génocidaire menée au Xinjiang, une région de l'Ouest de la Chine. Des centaines de milliers de citoyens ouïghours ont été internés dans des camps ou condamnés à des années de prison. Travail forcé, séparation des familles, stérilisation forcée, destruction des cimetières et des lieux de culte... "Soyez sans pitié" avait dit, en 2014, le président Xi Jinping...

Inflexible et impitoyable sur le plan intérieur, il s'est donné comme objectif de supplanter l'Occident à la tête d’un nouvel ordre mondial. Son projet des "routes de la soie" a ainsi considérablement étendu le réseau des infrastructures chinoises à l’échelle planétaire. Cet expansionnisme stratégique, jusque-là développé en silence, inquiète de plus en plus l'Europe et les États-Unis.

C'est que la Chine a les moyens de ses ambitions : Xi Jinping a sorti 1000 milliards de dollars pour bâtir ce projet à l'échelle du globe, sans équivalent. Dans ces nouvelles considérations, l'Afrique occupe d'ailleurs une place de choix : depuis 2013, la Chine a prêté plus de 120 milliards $ aux Etats du continent, faisant du pays le premier partenaire commercial de l'Afrique.

Une hégémonie chinoise bâtie (entre-autre) sur un nationalisme exacerbé qui s'accompagne logiquement de vives tensions diplomatiques, dont l'abcès de fixation pour les années à venir est déjà tout trouvé : le sort de la province rebelle de Taiwan.

"La réunification est une affaire historique, c'est la voie à suivre, tandis que l'indépendance de Taiwan est une impasse. Nous n'excluons pas le recours à la force, et nous nous réservons le droit d'utiliser tous les moyens nécessaires" avait asséné Xi Jinping en 2021. L'invasion de l'Ukraine par la Russie a d'ailleurs brutalement ravivé la crainte d'une invasion de l'île par la Chine continentale, au point que l'armée taïwanaise a publié en avril dernier un manuel de survie destiné aux civils...

"Quand la Chine s'éveillera, le monde tremblera" avait prophétisé l'écrivain et homme politique Alain Peyrefitte, dans son célèbre ouvrage publié en 1973. 49 ans plus tard, le pays s'est bien réveillé. Devenu un géant économique, il effraie autant qu'il fascine, par son mélange d'autoritarisme absolu et de modernité. "Le "rêve" de Xi Jinping profite d'abord du cauchemar des démocraties libérales, affaiblies par la montée des inégalités, la remise en cause des élites et le populisme" conclue François Bougon. Des propos guère rassurants...

Le monde selon Xi Jinping, documentaire de Sophie Lepault et Romain Franklin, diffusé ce soir sur Arte à 20h55. Egalement disponible sur Arte TV depuis le 3 mai jusqu'au 30 mai 2022.