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31 décembre 2022

Le pape émérite Benoît XVI est mort

Il fut longtemps le mal aimé et l'incompris, nos temps qui portent un culte à l'éphémère s'arrêtant à l'image rigoriste de ce pape allemand et introverti. Mais l'Histoire rendra peut-être justice du legs important, profond que l'esprit affûté de Joseph Ratzinger, devenu Benoît XVI, laisse tant dans le corpus spirituel que dans le gouvernement de l'Église. En 2013, il avait démissionné en raison d'une santé défaillante pour se retirer dans le monastère des jardins du Vatican. Il vient de mourir à l'âge de 95 ans.

On ne dira jamais assez l'apport intellectuel de ce théologien pointilleux, auteur d'une monumentale biographie de Jésus en plusieurs tomes, qui passa sa vie à explorer la foi chrétienne, d'abord comme contributeur progressiste – on l'a oublié – au concile Vatican II puis comme gardien inflexible des dogmes à la tête de la redoutée congrégation pour la doctrine de la foi, jusqu'à paraître pour un pape ultraconservateur. En février dernier, trois semaines après la publication d'un rapport l'accusant d'inaction face à des violences sur mineurs dans l'archevêché de Munich, il avait demandé « pardon » aux victimes dans une lettre rendue publique par le Vatican. Mais il avait assuré ne jamais avoir couvert de pédocriminel.

« Berger allemand » d'une foi rigoureuse et d'une morale sexuelle archaïque, parfois gaffeur, piètre administrateur de l'Église, privé du charisme de son prédécesseur Jean-Paul II et de son successeur, le pape François, Joseph Ratzinger a connu un pontificat difficile et controversé. Son renoncement fut pourtant la décision la plus novatrice prise par un pape depuis des siècles.

Joseph Aloisius Ratzinger est né le 16 avril 1927 à Marktl, en Bavière, dans une famille de catholiques fervents. Engagé dans les jeunesses hitlériennes à 14 ans, comme tous les enfants allemands non juifs de son âge, il endosse l'uniforme de la Wehrmacht à 16 ans. Ratzinger n'a jamais été nazi, mais il édulcorera longtemps les horreurs du Reich. Il faudra attendre 1993 pour qu'il raconte avoir assisté à l'exécution de juifs hongrois.

Il participe avec enthousiasme au concile Vatican II et est considéré dans les années 1960 comme un des leaders de l'aile libérale de l'Église allemande. Mais au terme d'une décennie passée à enseigner dans les universités de Munster, de Ratisbonne et de Tübingen, il mesure avec angoisse la montée de la révolte estudiantine qui conduira à Mai 68. Durant ces années de contestation, tout peut être remis en question. Même les fondations de l'Église. Jamais pourtant Benoît XVI ne remettra en cause les acquis de Vatican II. Mais il entend faire la distinction entre le « vrai » et le « faux » Vatican II, ce dernier risquant de dévoyer le message des pères conciliaires.

C'est sur cette subtile ligne de démarcation que Joseph Ratzinger conduit ses principales batailles. Nommé préfet de la Congrégation de la foi en 1985, il met au pas une génération de prêtres, d'évêques et de penseurs catholiques jugés trop progressistes. Parallèlement, il excommunie Mgr Lefebvre, mais uniquement après que celui-ci eut commis l'irréparable en ordonnant quatre évêques sans l'accord de Rome.

Le 25 avril 2005, à 78 ans, Joseph Ratzinger est élu pape au quatrième tour. Sa proximité avec Jean Paul II, dont il fut le plus proche collaborateur, donne à penser que le pontife allemand chaussera les mules de son prédécesseur pour se couler dans un rôle de pape de transition. Pourtant, Benoît XVI choisit dès son élection d'être lui-même, refusant notamment toute concession au système médiatique.

Mais, jalonné d'incidents qui alimentent l'incompréhension entre le Saint-Siège et une partie des fidèles, son pontificat est un chemin de croix. En 2009, le souverain pontife lève l'excommunication des quatre évêques ordonnés par Mgr Lefebvre alors que l'un d'entre eux, Richard Williamson, avait nié quelques semaines auparavant l'existence de la Shoah. De nombreux responsables politiques protestent, au premier rang desquels Angela Merkel, la chancelière allemande.

En septembre 2006 à Ratisbonne, Benoît XVI provoque la colère du monde musulman en déclarant : « Montrez-moi donc ce que Mahomet a apporté de nouveau. On ne trouvera que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l'épée la foi qu'il prêchait. » Certes, le pape cite l'empereur chrétien Manuel II Paléologue sans faire siens ces propos. Mais il ne les condamne pas.

Le pontificat ne fait guère progresser le dialogue avec les Églises sœurs. L'accueil des plus traditionalistes des prêtres anglicans dans une prélature personnelle, du même type que celle de l'Opus Dei, est ressenti comme un acte de « piraterie » au sein du monde chrétien.

Benoît XVI doit affronter la crise des prêtres pédophiles. Après avoir stigmatisé avant même son élection « les souillures de l'Église », il impose la dénonciation aux autorités civiles de tous les prêtres coupables d'abus sexuels sur des mineurs. Mais en matière d'éthique, le pontificat du pape allemand est caractérisé par le refus de toute évolution. En voyage en Afrique, en mars 2009, il choque la communauté médicale mondiale en affirmant que l'utilisation du préservatif est « contre-productive pour la lutte contre le sida ». L'excommunication d'une Brésilienne, coupable d'avoir fait avorter sa fille de neuf ans violée par son beau-père, révolte une bonne part de l'opinion publique. Reconnaissance des couples gay, testament biologique, euthanasie, procréation assistée, communion des catholiques divorcés : l'Église de Benoît XVI décline un long rosaire de « non ».

En 2012, des documents réservés en provenance du bureau de Benoît XVI sont publiés par la presse italienne. Un traître se niche au cœur du Vatican. Surnommé « VatiLeaks », le déballage met en lumière la corruption de nombreux membres de la curie, l'existence d'un lobby gay, dont font partie certains princes de l'Église, l'absence totale de transparence dans la gestion du Ior, l'Institut pour les œuvres de religion, la sulfureuse banque du Saint-Siège. Benoît XVI lui-même est décrit comme un homme isolé et trop faible pour diriger le gouvernement d'une Église universelle divisée en clans qui s'affrontent. Le dénouement de l'enquête apporte une nouvelle déception à Benoît XVI : le corbeau n'est autre que son valet Paolo Gabriele, un membre de la « famille pontificale », la dizaine de collaborateurs qui vivent dans l'intimité du pape.

La fin de ce pontificat, qui sombrait dans un crépuscule opaque, est toutefois bouleversée le 11 février 2013 lorsque Benoît XVI annonce son renoncement au trône de Pierre. Le pape invoque son âge et sa santé défaillante. Le dernier renoncement remonte à l'an 1294, c'est un choc pour l'Église et pour 1,3 milliard de fidèles. « Le Christ n'a pas abandonné la croix », murmure un cardinal. Si l'âge et l'épreuve de VatiLeaks ont affaibli Benoît XVI, son renoncement n'est pourtant pas une fuite. Constatant son impossibilité à réformer l'Église, le souverain pontife a préféré rompre les cercles de pouvoir qui l'avaient mis sous tutelle, placer la curie devant ses responsabilités, redonner la parole aux Églises locales. Un geste politique et théologique d'une portée incalculable. Le tabou du pontificat à vie est brisé. Le ministère pétrinien est devenu un mandat dont chaque pape aura désormais la faculté de fixer la limite.

Le 13 mars 2013, Jorge Bergoglio est élu 266e évêque de Rome. Joseph Ratzinger devient « pape émérite ». Il se retire dans l'ancien monastère Mater Ecclesiae situé dans la cité du Vatican, derrière la basilique Saint-Pierre. Le pape émérite consacrera l'essentiel de la fin de sa vie à la lecture, son cher piano et ses chats, à quelques exceptions près. En avril 2019, il sort de sa réserve en publiant une étrange lettre reliant la libération des mœurs à la crise de l'Église.

Il s'était retrouvé mêlé en février 2020 à une controverse au Vatican, lorsque son secrétaire particulier a été écarté de l'entourage du pape François. Cette mise à l'écart a fait suite à la sortie très controversée d'un livre cosigné par le pape émérite et le cardinal guinéen ultraconservateur Robert Sarah, défendant avec force le célibat des prêtres, thème brûlant de l'Église. Le livre est apparu pour certains comme une immixtion dans le pontificat du pape François, et pour d'autres comme un coup de semonce provenant de la frange traditionaliste de l'Église. Au bout de 48 heures de remous, Benoît XVI avait demandé que son nom soit retiré de la couverture du livre, ainsi que de l'introduction et de la conclusion cosignées. Et en mai 2020, dans un ouvrage intitulé Benoît XVI – Une vie, une biographie autorisée, il se disait victime d'une « déformation malveillante de la réalité », comparait le mariage homosexuel à l'« Antéchrist » et dénonçait les « idéologies humanistes ».