Disparu en 2006 à l'âge de 89 ans, le réalisateur Richard Fleischer fut un des plus solides artisans d'Hollywood. S'il a hélas terminé sa carrière sur des oeuvres anecdotiques, voire carrément oubliables et mauvaises, on retient heureusement de lui des films mémorables, et même des chefs-d'oeuvres : 20.000 lieues sous les mers; le splendide Les Vikings, classique absolu du film d'aventure. Le Génie du mal, extraordinaire plaidoyer contre la peine de mort. Le Voyage fantastique, grand classique de la SF. Soleil vert, autre pépite SF d'un atroce pessimisme...
En 1968, il signait un fabuleux thriller basé sur une histoire vraie, dans un style proche du documentaire, L'étrangleur de Boston, qui offrait à Tony Curtis le meilleur rôle de sa carrière. Le plus risqué aussi, tant son incarnation de ce tueur en série, et père de famille aimant, était à l'opposé absolu du spectre des rôles qu'il avait coutume d'incarner à l'écran.
C'est précisément dans cette même période, celle des années 60, qu'il fut approché par le producteur britannique Leslie Linder, qui caressait l'idée depuis quelques temps d'adapter un roman de l'auteur Ludovic Kennedy, paru en 1961 : 10 Rillington Place. Son adaptation sortira en1971, sous le titre L'Etrangleur de la place Rillington. Et sera même classée X en Grande-Bretagne…
10 Rillington Place est une adresse de bien sinistre mémoire, située dans les environs de Londres, qui a hanté et traumatisé les britanniques. Parce que l'histoire est vraie. En 1950, un homme simple d'esprit du nom de Timothy Evans fut pendu pour le meurtre de sa femme enceinte et de sa fille en bas âge. Analphabète et menteur invétéré, connu pour ses violentes disputes avec son épouse, Evans était le suspect le plus évident.
Jusqu'à la fin, il affirma être innocent des crimes dont on l'accusait, soutenant que c'était en réalité son voisin du 10 Rillington Place, un certain John Reginald Christie, qui avait en réalité commis ces crimes. L'ennui, c'est que personne, pas même Evans, ne fut en mesure d'avancer un mobile, même vaguement plausible, expliquant pourquoi Christie aurait commis de tels actes.
En 1953, la police découvrit que le lieu où Evans avait vécu regorgeait en réalité de cadavres : ils avaient été enterrés dans le jardin, enfouis sous le plancher et dans les murs, ou carrément entassés dans le vide ordure... Des corps qui dataient en réalité d'avant l'emménagement d'Evans. L'époque où, justement, John Reginald Christie occupait les murs.
C'est que derrière une apparence lisse et son métier de policier, ce dernier était en réalité atteint d'une véritable démence meurtrière. En une décennie, il viola, tua et cacha les corps de plusieurs femmes, sans jamais éveiller le moindre soupçon…
Soucieux de donner l'approche la plus authentique possible à son film, à l'instar de ce qu'il fit pour L'Etrangleur de Boston, Richard Fleischer planta ses caméras sur les lieux même du drame, dans le véritable Rillington Place. Les occupants du numéro 10 ayant toutefois refusé de quitter les lieux pour les besoins du tournage, le film fut finalement tourné juste à côté de cette adresse tristement célèbre, dans un appartement inoccupé situé au numéro 7. Initialement promis à la démolition, le lieu fut toutefois maintenu en l'état le temps nécessaire pour le tournage. Fleischer engagea même le bourreau Albert Pierrepoint comme consultant, afin qu'il veille à l'authenticité de la scène de la pendaison. C'est précisément lui qui procéda aux pendaisons d'Evans et de Christie.
Lorsque Fleischer proposa à Richard Attenborough de tenir le rôle principal de John Reginald Christie, l'acteur sauta sur l'occasion sans même demander à lire le scénario au préalable. Il livre dans le film de Fleischer une extraordinaire composition, totalement investie et habitée, absolument glaçante. Probablement la meilleure de sa grande et illustre carrière.
Un rôle qui fut aussi une épreuve pour lui. "Je n'aime pas jouer ce rôle, mais je l'ai accepté d'emblée sans même avoir lu le scénario. Je ne me suis jamais senti aussi profondément impliqué dans un rôle que celui-ci. C'est une prise de position des plus percutantes sur la peine de mort" confia l'acteur dans un entretien au Times, en 1970 (via BBC Culture).
"Je ne parlais jamais à personne en général pendant le tournage" raconta l'acteur des années plus tard. "À l’heure du déjeuner, je me rendais dans ma chambre et je m’asseyais seul. L’une des sensations étranges que j’éprouvais était de ne pas pouvoir me débarrasser de cette image pendant très longtemps".
L'écho du film fut aussi amplifié par le contexte social qui traversait la Grande-Bretagne à ce moment précis. À peine quelques années après l'abolition de la peine de mort, des voix s'élevaient pour réclamer son rétablissement. Au cœur de ce débat houleux, l'affaire du 10 Rillington Place a refait surface dans l'opinion publique, précisément grâce à l'adaptation de Fleischer.
Timothy Evans, le malheureux accusé et pendu à tort, devint un symbole de l'injustice et de l'erreur judiciaire : la Justice mettra 16 ans à admettre le fait d'avoir envoyé un innocent à l'échafaud. C'est afin d'éviter toute nouvelle erreur judiciaire de ce type que la peine capitale fut ainsi supprimée comme sanction en cas de meurtre.
Peu diffusé à la télévision, situé au croisement du thriller et de l'horreur, avec ses cadrages parfois oppressants et son atmosphère étouffante, L'Etrangleur de la place Rillington n'est pas le film qui vient nécessairement en tête, en tout cas immédiatement, lorsqu'on évoque l'oeuvre de Richard Fleischer. Il figure pourtant largement parmi les plus grands films de son auteur, en plus d'être un sommet dans la carrière de son interprète principal. Envie de découvrir ce diamant noir ? Il est disponible en VOD ainsi qu'en DVD / Blu-ray.
