Quand, par hasard, Babette, une Danoise, est amenée à partager son appartement parisien avec Edo, un réfugié congolais, Maoussi, une souris en fuite, se pointe aussi et chamboule leur quotidien. Elle s’immisce entre les deux étrangers tel un enfant adopté et les contraint à faire face à leurs attentes divergentes de l’amour.
Premier long métrage - à la réalisation comme à la production - de Charlotte Schiøler, qui a grandi au Danemark avant de s’installer à Paris, Maoussi puise directement dans sa propre histoire : “J’ai vécu une histoire d'amour avec un musicien réfugié et celle-ci m’avait laissé un sentiment d’interrogation, un goût d’inachevé”. C’est donc tout naturellement qu’elle incarne dans ce premier film le personnage de Babette, qui vit de la danse.
Charlotte Schiøler donne la réplique à Moustapha Mbengue, qui joue Edo, un musicien venu du Congo et qu’elle doit héberger le temps d’une tournée à Paris. Révélé dans Amin de Philippe Faucon, où il partageait l’affiche avec Emmanuelle Devos, l’acteur italo-sénégalais s’est notamment illustré dans Les Cinq Diables de Léa Mysius et Les Gens d’à côté d’André Téchiné. Tous deux vont devoir s’apprivoiser pour ne pas subir leur cohabitation. Entre deux parcours, deux situations et deux conceptions de l’amour, leurs différences vont peu à peu se révéler…
De peur d’être renvoyé dans un pays en guerre, Edo souhaite précipiter leur mariage pour obtenir ses papiers français et ne voit aucun inconvénient à ce qu’il ait lieu le plus tôt possible, tant que les deux s’aiment. Babette, elle, a besoin de temps. C’est précisément cette tension entre amour romantique et vie de couple plus pragmatique, née de l’expérience personnelle de la réalisatrice, qui est au cœur du film. Elle dit de son histoire d'amour avec un musicien réfugié : "Je crois que je n’avais su appréhender alors sa peur de se faire renvoyer dans son pays d’origine. Je n’avais pas bien compris ses motivations ainsi que son besoin de se marier.”
Dans ce conte moderne, Maoussi, une souris qui a élu domicile dans l’appartement, devient un personnage à part entière. Chassée par Babette, apprivoisée par Edo, cette petite présence quasi féerique accompagne leur rapprochement et devient peu à peu le reflet de leur relation. Les deux personnages parviennent peu à peu à l’apprivoiser, comme ils apprennent eux-mêmes à se connaître, mais la perdent parfois dans l’appartement, comme ils peuvent eux aussi se perdre de vue car ils ne conçoivent pas l’amour de la même façon.
Une différence brillamment résumée dans un échange fort où Edo dit à Babette : “À quoi ça sert d’être ensemble si on n’a pas besoin l’un de l’autre ?”, et celle-ci de lui rétorquer que l’amour et le besoin sont deux choses différentes. Derrière cet échange se dessine une question presque philosophique : peut-on dissocier l’amour du besoin ? Pour la réalisatrice, cette différence de conception peut avoir de lourdes conséquences sur un couple : “Quand on dépend de quelqu'un d'autre, je pense qu'inconsciemment on s'adapte. Ce qui crée un déséquilibre.”
Mais Babette ne se rend pas immédiatement compte que la situation d’Edo – qui ne sait pas s’il va pouvoir rester en France, loin de la guerre qui déchire son pays – est particulièrement éprouvante. À travers elle, le film montre combien il est difficile de mesurer ce que vivent les personnes réfugiées sans les côtoyer directement : des femmes et des hommes qui ont une longue responsabilité vis-à-vis de leurs proches et pour qui, repartir chez soi constitue un véritable échec. Une réflexion sur l’altérité et l’accueil que la réalisatrice a souhaité placer au cœur de son récit et qui constitue pour elle l’un des enjeux majeurs de notre siècle.
De l’autre côté, Babette semble bénéficier d’une situation confortable. Pourtant, son célibat contraint l’attriste autant qu’Edo, qui subit quant à lui l’absence de sa famille. Pour la cinéaste, les personnages “représentent à leur échelle le fossé qui se creuse actuellement en Europe entre les réfugiés, dans des situations précaires, et les non-réfugiés. Chacun étant pourtant piégé dans la même « solitude moderne »”.
Mais Maoussi aborde ce sujet grave avec une étonnante légèreté et beaucoup d’humour, notamment grâce à la souris. Tantôt considérée comme un parasite, tantôt comme un animal domestique aimé, elle est “un pari, un peut-être qui n’exclut ni le plaisir ni le danger pour l’un et pour l’autre. C’est toujours un peu cela vivre ensemble”, résume Charlotte Schiøler. Entre burlesque, quiproquos et comique de situation, le film s’amuse, sans jugement, de leurs différences culturelles, comme lorsque Edo lâche frontalement à Babette qu’elle est vieille, une remarque qui, pour lui, n’a rien de péjoratif : Edo se considère d’ailleurs lui-même comme vieux puisqu’il a déjà dépassé la trentaine.
Les deux amants partagent pourtant une même passion : celle du spectacle vivant. Babette est danseuse et Edo percussionniste. Tous deux cherchent à travers la danse et la musique une forme de liberté, quelque chose qui les transcende. Cette recherche imprègne le film, notamment à travers le personnage de la chorégraphe avec laquelle travaille Babette, interprétée par Elsa Wolliaston (Magdala ; Sur un fil), immense figure de la danse contemporaine, disparue en mars dernier.
Une influence qui occupe une place importante dans le parcours de la réalisatrice : “La danse africaine, et surtout celle qu’enseigne Elsa, signifie pour moi la liberté fondamentale.” (...) Elle est devenue pour moi une façon de rentrer dans mon corps car je pense qu’auparavant, j'étais un peu à côté de celui-ci. Suite à notre rencontre, je suis allée plusieurs fois en Afrique pour apprendre et très vite j'ai été orientée vers les danses qui accompagnent les rituels qui ont cette particularité de vous faire entrer dans une sorte de transe, avec un espace différent, à cause de ses rythmes particuliers.”
Cette place accordée à la danse permet ainsi à la réalisatrice de prolonger sa réflexion sur l’altérité. Car pour aller vers l’autre, il faut parfois accepter de quitter ses propres repères. Dans Maoussi, l’art devient alors un espace où les différences ne disparaissent pas, mais peuvent se rencontrer. Car si leurs conceptions de l’amour les opposent, la création leur offre au contraire un terrain commun. Sur scène, Babette et Edo n’ont plus besoin de négocier leurs différences : ils partagent un même langage, celui du rythme, du corps et du mouvement.
Loin des histoires d’amour formatées, Maoussi nous invite à repenser ce qui nous pousse à choisir une personne plutôt qu’une autre, entre besoin, désir et liberté. Une réflexion originale sur l’amour et l’altérité, à découvrir dès demain au cinéma.
