"Bond est une propriété intellectuelle très appréciée et très importante, et beaucoup de gens ont grandi avec elle. Cela signifie beaucoup, pour beaucoup de gens". C'était les propos lâchés au micro du Hollywood Reporter par Hakan Abrak, CEO du mythique studio de développement IO Interactive, à l'origine de la création d'un personnage largement entré dans la Pop culture : l'agent 47, alias Hitman.
Délaissant son assassin fétiche créé il y a 26 ans, le studio danois a enfin lâché dans l'arène un tout nouveau jeu : 007 First Light. Une origin story conçue autour de l'iconique espion. L'enjeu est évidemment colossal, tant pour le studio IO Interactive que pour Amazon / MGM : mine de rien, il s'agit du premier visage que l'on voit depuis le rachat par Amazon de la MGM, et la prise de contrôle du devenir de la licence, bien (bien) avant le prochain volet cinématographique censé être orchestré par Denis Villeneuve.
Une attente énorme aussi. Le dernier jeu James Bond en date, 007 Legends, qui accompagnait le 50e anniversaire de la licence au cinéma, était un ratage dans les grandes largeurs, et fut édité en 2012 par Activision. C'est dire si la licence côté vidéoludique n'a pas exactement suivi le même chemin vers les cimes que son homologue au cinéma…
Dans cette logique bien comprise, pas question pour les deux entités de traiter ce 007 First Light comme un "simple" produit dérivé de l'une des plus mythiques licences de l'Histoire du cinéma. IO Interactive et Amazon / MGM lui applique au contraire un traitement de faveur.
Sur le budget colossal de développement, déjà, digne d'un blockbuster ciné : on parle d'une enveloppe de 200 millions de dollars. Un thème principal du jeu, excellent d'ailleurs, qui a été composé en duo par David Arnold et Lana del Rey. David Arnold qui n'est évidemment pas étranger à la licence, puisqu'il était l'auteur des BO des films Demain ne meurt jamais, Le Monde ne suffit pas, Meurs un autre jour, Casino Royale, et Quantum of Solace.
Un solide casting physique et vocal aussi. Sous les traits de ce nouveau James Bond se cache l'acteur Patrick Gibson, qui déclarait d'ailleurs au micro de Deadline, à juste titre, que ce rôle, même vidéoludique, "était une énorme responsabilité". Il est épaulé par Alastair Mackenzie qui incarne le légendaire Géo Trouvetou du MI6, le bien nommé Q; Lennie James, sous les traits de Greenway, le mentor de James Bond.
Ainsi que par les actrices Priyanga Burford (dans la peau de M, à la tête du MI6) et Kiera Lester, qui campe miss Moneypenny. On rajoutera pour faire bonne mesure un guest plutôt étonnant, Lenny Kravitz, qui prête ses traits à un seigneur de la guerre et trafiquant du nom de Bawman, solidement installé en Mauritanie.
"L'histoire est l'épine dorsale de tout" nous disait l'an dernier Rasmus Poulsen, le directeur artistique du jeu et de cette franchise vidéoludique encore en devenir. Ce qui était jusqu'alors une profession de foi peut désormais se juger sur pièce. L'intrigue de ce 007 First Light tient largement ses promesses, et tient même la dragée haute face à certains opus de la saga cinématographique aux scénarios autrement plus faibles ou caricaturaux au-delà du raisonnable.
Bien sûr, l'intrigue de 007 First Light coche toutes les cases du cahier des charges qu'on est en droit d'attendre d'un James Bond, entre méchants supers méchants, jeux de séduction de notre agent secret, humour et flegme tout britannique; large rasades de gadgets, placements de marques de luxe, et séquences spectaculaires, notamment à base de courses-poursuites et d'affrontements au corps-à-corps plutôt punchy.
C'est ici d'autant plus méritoire que IO Interactive n'a jamais été réputé pour avoir précisément fait des jeux orientés story driven; la (géniale) saga des jeux Hitman ayant toujours adopté un récit ultra fragmenté et même parfois presque anecdotique, comme une mise en bouche.
Un gros effort est ainsi fait pour permettre aux joueurs d'embrasser pleinement la destinée de son jeune héros, de son recrutement, au moment de la réactivation du programme "00", jusqu'à son accomplissement final en obtenant officiellement son matricule de légende, 007. On taira évidemment la manière dont il l'obtient pour ne pas vous gâcher la surprise, mais le twist est assez formidable.
007 First Light est un jeu qui s'adresse avant tout au grand public, et n'y voyez pas là une connotation négative. En fait, le studio a en quelque sorte extrait, en version très light (pardon pour le jeu de mots...) justement, l'ADN de sa licence Hitman, pour l'adapter à son jeu James Bond. Ca passe, par exemple, par des mécaniques de jeu / gameplay baptisées "opportunités", déjà à l'oeuvre dans les derniers jeux Hitman.
En clair, en fonction de l'endroit où Bond se trouve, des gens autour de lui dont il peut écouter la conversation, des indices se révèlent au fur-et-à-mesure, offrant différentes alternatives pour mener à bien ses missions. On reste évidemment très loin de la profondeur d'un Hitman. Et le tout reste quand même ultra balisé. Pas question de trop faire de pas de côté, même dans certaines missions qui offrent un cadre généreux en terme de taille, comme la toute première mission justement, qui se déroule dans un château en Slovaquie.
Visuellement, elle est même assez époustouflante, avec un niveau de détail et des éclairages qui caressent la rétine. Sur ce point, l'approche visuelle globale du jeu souffle parfois le chaud et le froid. La mission en Mauritanie, à l'exception de son début, est quand même quelques nets crans en-dessous. Il n'y a pas chez IO, pas encore en tout cas, cette science de la narration visuelle que peut avoir un Naughty Dog, où chaque objet peut presque à lui seul raconter une histoire. Il est vrai aussi que lui s'est justement fait une spécialité des jeux story driven. Chacun son pré carré après tout.
Au gré des quelques vingt heures nécessaires pour boucler le jeu, on se laisse donc porter par un gameplay qui déroule finalement une mécanique que certains pourront juger répétitive à la longue, mais qui passe finalement plutôt bien, tant le rythme du jeu est soutenu et sans temps mort, même durant ses quelques phases de respirations où notre héros prend le temps de se poser. Enfin, jamais très longtemps non plus. C'est que l'appel du devoir au service secret de Sa majesté est quand même une abnégation de tous les instants.
Finalement, le seul vrai (et gros) abcès de fixation de ce 007 First Light serait l'I.A. des ennemis. On a même eu le sentiment que sur ce point, on régressait par rapport à ce qui était proposé dans un Hitman : World of Assassination.
N'y allons pas par quatre chemins : elle est souvent aux fraises, comme le fait de mettre au tapis un ou deux ennemis, et logiquement le vacarme qui va avec, alors même que leurs copains qui ne se trouvent pas à plus de cinq mètres ne bougent pourtant pas un sourcil. Pour les coups de feu, le constat clinique n'est guère éloigné. Presque aveugles et sourds, ça fait tache. Et c'est même ironique quand on sait que l'un des aspects fondamentaux de l'intrigue porte sur l'I.A. justement. Et que le studio a quand même travaillé plus de six ans sur le développement du jeu…
Ces défauts sont-ils pour autant rédhibitoires ? Non, évidemment. Pas au point d'anesthésier le vrai plaisir que l'on a eu à accompagner ce 007 naissant sillonnant les quatre coins de la planète. Et c'est même un petit miracle doublé d'un exploit qui s'est produit : mise en sommeil durant 14 ans, la licence s'est bel et bien réveillée, pour offrir une expérience enfin digne de son pedigree trop longtemps maltraité.
Le public semble en tout cas avoir répondu à l'appel, et pas qu'un peu : 1,5 millions d'exemplaires de 007 First Light ont été vendus en 24h. Un premier jalon d'une licence encore en devenir, mais repartie sur de bons rails, et qui revient de très loin. Bravo !

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