08 mars 2026

Häxan : sorti il y a 104 ans, cet extraordinaire film, d'une audace et d'une inventivité inouïes, est à voir au moins une fois dans sa vie

Durant les premières années du muet, la créativité des cinéastes danois et suédois influença profondément le cinéma européen et même américain, et constitua une véritable école d'une grande richesse, malheureusement largement oubliée aujourd'hui. Peu se souviennent, ou savent, que la firme danoise Nordisk Films Compagni, fondée en 1906 par Ole Olsen, un ancien manoeuvre sans-le-sou devenu camelot puis propriétaire de salles de cinéma, est la plus ancienne compagnie de production cinématographique.

De cette âge héroïque du cinéma, beaucoup de ces réalisateurs danois sont tombés dans l'oubli. Deux noms, en revanche, ont eu l'assurance de passer à la postérité. Carl Theodor Dreyer, le plus connu des deux, qui signera les célèbres Vampyr, la Passion de Jeanne d'Arc et Jour de colère.

L'autre, c'est Benjamin Christensen, qui tournera en Suède en 1922 un extraordinaire film, très documenté, d'une originalité folle et d'avant-garde : Haxan, la Sorcellerie à travers les âges. Une oeuvre devenue culte, qui offre au spectateur médusé une reconstitution de l’histoire de la sorcellerie et de l’Inquisition, vue sous l’angle d’une psychanalyse encore balbutiante à l'époque de la sortie du film.

Alors que Murnau définissait l'horreur narrative à travers de puissants effets visuels expressionnistes dans son Nosferatu sorti d'ailleurs la même année, Benjamin Christensen a innové dans le genre de l'horreur, créant l'un des films les plus étranges qui soit, dont l'atmosphère inquiétante, les images saisissantes et l'expérimentation restent encore aujourd'hui d'actualité.

Présenté à la manière d'une conférence en sept chapitres, Häxan balaye l'Histoire, de l'Antiquité à la période contemporaine du film. La sorcellerie est représentée avec soin par des illustrations tirées d'ouvrages médiévaux et des reconstitutions filmiques.

Du sabbat des sorcières (avec un diable incarné par nul autre que le réalisateur !) aux épouvantables interrogatoires menés par l'Inquisition, les illustrations prennent vie dans des visions spectrales oniriques et inquiétantes, utilisant tous les effets spéciaux disponibles à l'époque, entre surimpressions, maquettes, jump cuts, stop motion, maquillages et prothèses.

Brassant avec une intelligence confondante les genres, les tons et les registres, d'une modernité folle, Häxan est aussi un manifeste féministe, réhabilitant toutes ces femmes victimes du patriarcat et majoritairement victime des persécutions de l'Inquisition.

La sortie du film posa d'énormes problèmes. Dans presque tous les pays où il a été diffusé, de l'Europe aux États-Unis, Häxan a été fortement censuré pour son contenu, en particulier ses représentations réalistes de la violence et de la torture, ainsi que ses images ouvertement blasphématoires, notamment la profanation de la croix et les scènes de sorcières embrassant les fesses du diable.

Le détenteur des droits de l'époque n'ayant pas renouvelé ses droits d'auteur, l'oeuvre est alors tombée dans le domaine public, ce qui a malheureusement permis à certains de se livrer à des montages et caviardages en règle largement diffusés au fil des décennies.

En 1968, un montage d'1h16 (soit plus court de 8min que l'original) réalisé par le réalisateur britannique et expert en films d'horreur Anthony Balch, en collaboration avec le musicien de jazz Daniel Humair et intégrant une nouvelle voix off enregistrée par l'auteur William Burroughs, fut proposé. Ce montage, l'un des premiers exemples de film remixé, a été distribué par la Metro Pictures Corporation aux États-Unis, et connu un large succès dans les cinémas grindhouse.

Il n'est guère surprenant que, ayant lui-même un imaginaire foisonnant, Häxan fasse partie des films préférés de Guillermo del Toro, comme il l'avait confié à l'éditeur américain Criterion en 2010 :

"[Ce film est de la] Terreur pure et poésie pure, mais toutes deux issues de traditions médiévales distinctes. Häxan est l'équivalent cinématographique d'une gravure infernale de Bruegel ou d'un tableau de Bosch. C'est un témoignage étrangement excitant du péché et de la perversité, aussi rempli de terreur que de désir et de conviction athée, et une condamnation de la superstition qui est morbide dans son amour pour son sujet".

Il faut rendre grâce à l'éditeur Potemkine, pour avoir enfin sorti en 2021 (c'est dire si l'attente fut longue...) cet extraordinaire film dans une somptueuse édition, qui propose trois versions du film, dont celle narrée par William S. Burroughs évoquée plus haut. Le tirage ayant été limité à 1666 exemplaires (vous noterez évidemment le clin d'oeil dans ce chiffre...), trouver cette édition désormais épuisée est devenue compliqué... Bonne chasse !

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