Rares sont ceux qui vénèrent et apprécient l’art cinématographique autant que Martin Scorsese. Il est donc d’autant plus surprenant qu’il déteste le film le plus important jamais réalisé.
En plus d’être l’un des plus grands réalisateurs de tous les temps, le cinéaste oscarisé est également un fervent défenseur et un ardent partisan de la préservation du patrimoine cinématographique. Sa célèbre Film Foundation a restauré ou préservé des centaines de films menacés de disparition, et il est aussi attaché au passé du cinéma qu’à son avenir.
Pourtant, malgré sa passion pour le cinéma depuis l’enfance, sa maîtrise du médium acquise grâce à une série de chefs-d’œuvre intemporels et sa connaissance pointue des générations passées du cinéma, Martin Scorsese refuse de s’extasier devant le film le plus révolutionnaire jamais réalisé, celui qui a littéralement tout changé.
En octobre 1927, la sortie du Chanteur de jazz d’Alan Crosland a bouleversé le monde du cinéma. Les spectateurs ont assisté à un moment historique : Al Jolson inaugurait l’ère du parlant. Utilisant pour la première fois la musique, le chant et les dialogues synchronisés dans un long-métrage, ce film a marqué un tournant décisif, ouvrant la voie au cinéma tel que nous le connaissons aujourd’hui.
Et son aversion pour le film n’est pas une exagération : le réalisateur iconique et auteur acclamé a en effet passé la majeure partie de sa vie à penser que c’était, en réalité, un navet. Et s’il est capable de comprendre l’importance de ce film pour la profession qui est la sienne depuis six décennies, cela ne signifie pas pour autant qu’il l’apprécie.
Lors d’une ancienne conversation avec le journaliste Richard Schickel (via Far Out Magazine), le sujet fut d’ailleurs abordé, et le réalisateur de Taxi Driver n’a pas mâché ses mots : “Je déteste Le Chanteur de jazz.”
Schickel acquiesça, le qualifiant de “film épouvantable”, et Scorsese renchérit : “C’est affreux”, déclara-t-il. “Mais mes parents l’adoraient. Ils l’adoraient parce qu’ils s’identifiaient à la famille, à la rupture avec la tradition. Mon père avait le sentiment que nous perdions la tradition familiale, la famille sicilienne. Et voilà que les Juifs, qui vivaient à proximité, restaient fidèles à leurs traditions.”
Finalement, le jeune Marty était le seul membre de la famille Scorsese à ne pas supporter Le Chanteur de jazz. Son père, Charles, s’identifiait en effet sans hésiter au Cantor Rabinowitz, interprété par Warner Oland, qui aurait largement préféré que son fils, Jakie, abandonne ses rêves de gloire dans la musique pour suivre les traces de sa famille à l’église locale.
En dépit de son indéniable importance historique, Le Chanteur de jazz reste donc, pour Martin Scorsese, un film qu’il ne peut apprécier sur le plan artistique. Cette contradiction illustre parfaitement que la valeur d’un film ne se mesure pas seulement à son impact sur l’industrie ou à sa place dans l’histoire, mais aussi à la perception intime et personnelle de chaque spectateur. Pour Scorsese, l’histoire du cinéma est autant une affaire de passion que de subjectivité, rappelant que même des travaux considérés comme des chefs-d’œuvre peuvent susciter des sentiments mitigés chez les plus grands connaisseurs.






