02 janvier 2026

En 2012 Michael Haneke critiquait La Liste de Schindler, de Steven Spielberg

La Liste de Schindler, souvent considérée comme l’un des sommets de la carrière de Steven Spielberg, ne fait pas l’unanimité, notamment auprès de certains grands noms du cinéma. Si le film est largement salué pour sa puissance émotionnelle et son importance historique, il n’a pas convaincu tout le monde – loin de là.

Le réalisateur autrichien Michael Haneke, plusieurs fois récompensé dans les plus grands festivals internationaux, n’a jamais caché son malaise face à ce long-métrage. Connu pour des œuvres marquantes comme Amour, Le Ruban Blanc ou Funny Games, Haneke s’est montré très critique envers la manière dont Spielberg a traité le sujet de la Shoah.

Steven Spielberg, figure incontournable du cinéma mondial, a prouvé au fil des décennies qu’il pouvait aussi bien captiver les foules avec des films d’aventure et de science-fiction (Indiana Jones, E.T., Jurassic Park) que bouleverser avec des récits beaucoup plus sombres. C’est en 1993 qu’il s’attaque à l’horreur de l’Holocauste avec La Liste de Schindler, un film qui lui vaudra une pluie de récompenses, dont l’Oscar du meilleur film et du meilleur réalisateur.

Ce projet, personnel et ambitieux, reste à ce jour l’un des plus grands succès critiques de Spielberg. Mais selon Michael Haneke, le film pose un vrai problème de fond.

Dans un entretien avec The Hollywood Reporter en 2012, Haneke a exprimé son inconfort profond vis-à-vis du film. Pour lui, il est inacceptable de faire du drame des camps de concentration un récit construit comme un thriller, destiné à captiver le spectateur par le suspense.

Interrogé sur l’idée de faire un film sur Hitler, il a ainsi déclaré : “Non, c’est impossible pour moi d’en faire un divertissement. C’est pour cela que j’ai des problèmes avec le film de Steven Spielberg sur les camps de concentration [La Liste de Schindler]. La simple idée d’essayer de créer du suspense sur la question de savoir si le gaz de la pomme de douche va arriver est innommable.”

Haneke estime qu’un seul film traite de la Shoah de façon vraiment respectueuse et responsable : Nuit et Brouillard d’Alain Resnais. Ce documentaire de 1956 adopte une approche beaucoup plus sobre, presque contemplative, laissant au spectateur la liberté de réflexion : “Pour moi, le seul film responsable sur la Shoah est Nuit et Brouillard d’Alain Resnais. Resnais demande au spectateur : Qu’en pensez-vous ? Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?’”

L’histoire ne s’arrête pas là. En 2013, Michael Haneke a raconté dans un entretien accordé au journal Süddeutsche Zeitung qu’un matin, lors d’un séjour à l’hôtel, un employé lui avait remis un paquet. À l’intérieur : deux bouteilles de champagne, du caviar et une carte signée de la main de Steven Spielberg. Un geste que Haneke a qualifié, non sans ironie, de “très confiant”.

Mais le cinéaste autrichien n’est pas seul à penser que Spielberg a adopté une approche trop hollywoodienne pour traiter d’un sujet aussi grave. Le réalisateur Terry Gilliam, ex-Monty Python et créateur de films comme Brazil ou L’Armée des 12 singes, a lui aussi exprimé ses réserves lors d’une interview pour Turner Classic Movies.

Il y a évoqué une conversation rapportée dans le livre Eyes Wide Open, autour du film Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick. Celui-ci aurait dit, à propos de La Liste de Schindler : “Les Kubrick de ce monde et les grands cinéastes vous font rentrer chez vous et y réfléchir. Il y a donc une merveilleuse citation dans le livre que Freddy Raphael a écrit à propos de la réalisation d’Eyes Wide Shut (...). Il parle à Kubrick de La Liste de Schindler et de l’Holocauste, et il dit : ‘La Liste de Schindler est une question de succès, l’Holocauste est une question d’échec.’ Et c’est Kubrick, et c’est tout à fait juste.”

Gilliam a par la suite développé : “La Liste de Schindler c’est : ‘Nous devions sauver ces quelques personnes, une fin heureuse, un homme peut faire ce qu’un homme peut faire et empêcher la mort de quelques personnes.’ Mais ce n’est pas là le but de l’Holocauste : il s’agit de l’échec total de la civilisation qui a permis à six millions de personnes de mourir. Je sais de quel côté je préfère être.”

Il a ainsi conclu : “J’aimerais avoir une belle maison comme Spielberg, mais je sais de quel côté je préfère être.”

Malgré ces critiques de poids, La Liste de Schindler demeure, pour beaucoup, un chef-d’œuvre incontournable du 7e art. Il soulève des débats légitimes sur la manière de représenter les horreurs de notre Histoire au cinéma, et sur les limites entre émotion, mémoire et mise en scène.

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