Icône du cinéma allemand d'abord (inoubliable Lola Lola dans L'ange bleu de Josef Von Sternberg en 1930) avant de partir faire carrière aux Etats-Unis où elle fut naturalisée en 1939, Marlène Dietrich a laissé une empreinte inimitable dans le cinéma. En 1952, elle fut la tête d'affiche d'un très fameux western, L'Ange des maudits, sorti chez nous l'année suivante. Le troisième que signa son compatriote Fritz Lang, qui avait, lui aussi, fui le bruit des bottes nazies pour se réfugier aux Etats-Unis.
Dans cette histoire de haine et de vengeance, Marlene Dietrich incarne une reine de hors-la-loi. Un rôle cousu main pour elle par le cinéaste, qui avait, selon ses propres dires, conçu le film autour de son actrice : "Le film fut conçu pour Marlene Dietrich, que j'aimais beaucoup. Je voulais faire un film sur une chanteuse de saloon vieillissante mais toujours désirable et sur un vieux tireur qui commençait à perdre de son habileté" racontait Lang, en 1967.
Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'intéressée n'a pas exactement partagé la vision et l'enthousiasme du réalisateur... Dans ses mémoires publiées en 1984 (via DepressedBergman), Marlene Dietrich s'est fendu d'une mise au point particulièrement cinglante concernant son expérience de tournage sur ce film, qu'elle trouvait en prime "très médiocre"...
"Fritz Lang était le réalisateur que je détestais le plus. J'ai pris conscience de mes sentiments à son égard en 1952, lorsque nous avons tourné L'ange des maudits. Pour pouvoir travailler avec Lang, j'ai dû réprimer toute la haine et l'aversion qu'il suscitait en moi. Si Mel Ferrer n'avait pas été là, j'aurais probablement quitté le plateau en plein tournage.
Mais Mel était toujours à mes côtés et m'a aidé à traverser ces jours difficiles. Fritz Lang appartient à la "confrérie des sadiques". Il méprisait mon admiration pour Josef von Sternberg et a tenté de remplacer ce génie dans mon cœur et dans mon esprit. Je le sais, car il me l'a avoué.
L'arrogance teutonique dont il faisait preuve m'irritait profondément. Seule ma fierté professionnelle m'empêchait de rompre le contrat et de quitter le tournage. Avant que l'ordre "Tout le monde sur le plateau" ne retentisse, Fritz Lang passait des heures à marquer nos positions au sol. En même temps, nous n'avions pas le droit de regarder le sol. Il essayait ainsi d'empêcher à tout prix les acteurs d'être plus rapides que lui, et semblait prendre un malin plaisir à nous faire répéter nos mouvements à l'infini".
Pour Marlene Dietrich, Fritz Lang n'était rien d'autre qu'un tyran : "Fritz Lang planifiait chaque étape, chaque respiration, avec une précision sadique dont Hitler aurait été fier. Certes, Fritz Lang, en tant que Juif, avait fui vers l'Amérique pour échapper au nazisme. Mais ici, il se comportait comme un tyran. Il n'aurait pas hésité – nous pouvons en témoigner – à marcher sur des cadavres. Il était grand et faisait de grands pas, si bien que nous ne pouvions le suivre qu'au prix d'un effort considérable.
Mel Ferrer, un homme élégant, mais beaucoup plus petit que Lang, s'efforçait de respecter les marques et de ne pas les dépasser. Malgré ma taille, je n'étais pas capable d'en faire autant. Mais cela ne dérangeait pas Lang le moins du monde. "Recommence", criait-il, et il me faisait répéter le même geste cent fois.
Souvent, j'aurais pu l'étrangler sur place ; il donnait des instructions qui n'avaient aucun sens. Il a tout essayé pour me rendre responsable du temps perdu à placer les réflecteurs dans mes nouvelles positions, mais je me suis défendue comme une lionne. Ayant travaillé avec de grands réalisateurs, je savais que ce besoin de contrôler les mouvements d'un acteur, avant même que celui-ci ait pu étudier son rôle, était un signe de pur dilettantisme. Mais dans le cas de Fritz Lang, cela relevait davantage du sadisme.
Fritz Lang avait réalisé plusieurs films à succès en Allemagne et aux États-Unis, sans toutefois atteindre la renommée internationale qu'il convoitait. Je ne verserais pas une seule larme pour lui. Je n'éprouvais aucune amitié pour cet homme, donc aucune larme. L'Ange des maudits, le film que j'ai tourné avec lui, était et reste une œuvre très médiocre".
Ce qui s'appelle des souvenirs particulièrement acrimonieux... Reste qu'on est évidemment pas obligé de souscrire aux considérations de l'actrice sur la valeur cinématographique de ce film, qui est largement considéré comme un classique et particulièrement adulé par la critique française. De même que la postérité s'est aussi largement chargé d'inscrire le nom de Fritz Lang comme l'un des cinéastes majeurs du 7e Art.








